Dans une région sous tension permanente, fragilisée par les violences et l’enclavement, deux stations de radio locales bravent l’insécurité et les pannes pour transmettre des messages de paix, de formation et de réconciliation

Porter la voix là où la peur isole

Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, les incursions de Boko Haram ont semé la terreur, poussant des populations entières à la méfiance et restreignant les déplacements. C’est pour briser cet isolement que Radio Sawtu Ngendam (« La Voix de la Vie ») a vu le jour à Miskin (Maroua) sous la houlette de son directeur, Yaya Pitchémé.

Face à l’adversité – la station a même subi un cambriolage dévastateur –, l’antenne poursuit sa mission. Elle informe, forme la jeunesse, enseigne l’agriculture et propose des débats interactifs plébiscités par des milliers d’auditeurs. Le lien tissé avec la population est si profond que des villages reculés, jusqu’à Koza, sollicitent l’équipe pour créer de nouvelles antennes locales et redonner courage aux habitants traumatisés par les attaques.

Un instrument de dialogue et de métamorphose

Plus au sud, à Bibémi, Inzoumba Noël dirige depuis 2012 Radio Bonne Semence. Conçue au départ pour atteindre des communautés avec lesquelles le dialogue direct semblait impossible, la radio s’est imposée comme un espace d’apaisement.

Grâce à des « clubs d’écoute » structurés dans les villages, chrétiens et non-chrétiens soutiennent activement la station. Les programmes ont permis de dépasser les fractures communautaires et de toucher les cœurs, à l’image du fils d’un adjoint au sous-préfet musulman, transformé au contact de l’antenne et devenu pasteur.

L’urgence vitale de l’énergie solaire

Ce ministère radiophonique reste entravé par une précarité majeure : les coupures d’électricité incessantes et les surtensions qui grillent émetteurs et régulateurs. Les auditeurs s’inquiètent dès que le signal se coupe. Pour ces sentinelles du Nord-Cameroun, l’installation de panneaux solaires fiables est l’ultime rempart pour maintenir la lumière sur les ondes.

La bande sahélienne enchaîne les crises : crise climatique, crise politique, crise djihadiste… Dans ce contexte, plus de 100 professionnels des médias se sont retrouvés à N’Djaména, du 30 août au 4 septembre, pour approfondir leur réflexion et leurs compétences afin d’apporter, à leur niveau, une réponse à ces différentes crises.

Quelque 120 personnes ont participé à la conférence AbR-FOMECAF « Médias chrétiens : innover, résister et servir ». Journalistes, animateurs radio, techniciens du son et des émetteurs, ou encore personnes intéressées par l’utilisation de l’intelligence artificielle en radio, ont pu renforcer leurs compétences pour développer les radios confessionnelles et communautaires de la région. La grande majorité des participants venait du Tchad, pays hôte; environ 30 % d’entre eux étaient originaires du nord du Cameroun, tandis qu’une personne avait fait le déplacement depuis la République centrafricaine et une autre depuis le Burundi.

Une soif d’apprendre

Formateurs et organisateurs ont été frappés par la motivation des participants tout au long de la semaine. Venus de contextes où l’accès à la formation professionnelle reste rare, beaucoup ont manifesté une réelle soif d’apprendre, assidus du premier au dernier jour. Les intervenants ont également salué le bon niveau déjà acquis par une partie des participants, qu’il s’agisse de la prise de son, de l’animation radio ou de la maîtrise des nouveaux outils numériques.

Réaliser des émissions pour la jeunesse

« Le Sahel central est la région la plus affectée par le terrorisme djihadiste », explique Illia Djadi, analyste pour la liberté religieuse à l’ONG Portes ouvertes. « Des pays comme le Mali, le Niger ou le Burkina Faso sont devenus l’épicentre des activités de groupes comme l’État islamique, Al-Qaïda, ou de groupes qui leur sont affiliés. » Au travers de trois interventions, l’ancien journaliste de la BBC a plaidé pour que les radios chrétiennes et communautaires fassent une place, dans leurs émissions, à un message d’espérance pour des populations vivant dans des pays où l’âge moyen avoisine les 20 ans.

Pour l’analyste de Portes ouvertes, les médias de la région doivent promouvoir une « radio intégrale » : des émissions portant sur des thèmes qui profitent à l’ensemble de la population, comme la promotion du vivre-ensemble pacifique, le dialogue interreligieux, ou la réponse au message de haine par le message chrétien de paix. Il a également insisté sur la nécessité de « racheter les terroristes », citant l’exemple de fratries du Burkina Faso divisées par le conflit, l’un des frères ayant été séduit par le discours djihadiste, l’autre s’étant engagé dans les forces gouvernementales.

Pour la première fois au Tchad

Cette conférence régionale se tenait pour la première fois au Tchad. Elle était parrainée par Africa by Radio (AbR) et par le Forum des médias chrétiens d’Afrique francophone (FOMECAF). AbR est un réseau de professionnels des médias chrétiens à dominante anglophone, qui favorise la formation, le réseautage et le partage d’expériences entre professionnels. Le FOMECAF, quant à lui, rassemble des professionnels et des responsables de médias chrétiens de l’espace francophone africain ; il est présidé par Olivia A. Beugré, rédactrice en chef de la radio La Voix de l’espérance, à Abidjan.

Le FOMECAF est soutenu en Europe par l’association Médias Ebène, dont le permanent, le Suisse Emmanuel Ziehli, se félicite du déroulement de la semaine. Selon lui, ce séminaire est arrivé « à point nommé », dans une région du monde particulièrement fragilisée. La forte mobilisation de participants motivés a fait toute la différence. Il y voit « une pierre blanche » dans l’histoire de l’association sur le continent africain. (c)

Le site d’Africa by Radio: https://abrmedia.org/fr/

Le site du Forum des médias chrétiens d’Afrique francophone: https://medias.africa/

Sous le soleil brûlant de Dourbali, à la frontière centrafricaine de Goré ou dans les massifs du Guéra, le silence des pistes s’efface chaque jour devant le grésillement d’un transistor. Dans ces immensités enclavées du Tchad, où la radio nationale ne pénètre pas et où le réseau électrique relève du mirage, des chrétiens passionnés dressent des antennes de fortune au milieu de nulle part. Leur vocation ? Bien au-delà de la prédication dominicale, il s’agit de bâtir la paix, d’éduquer et de semer une espérance vivante.

Médiation, éducation et santé : la FM comme cordon ombilical

Pour un regard occidental saturé d’écrans et d’Internet, la FM semble appartenir au passé. Au cœur du Sahel, elle demeure un cordon ombilical. « Mon peuple, les Peuls nomades, ne se déplace jamais sans son poste collé au flanc », confie le pasteur Moussa Bachaguin Tobio. Depuis trois ans, sa station Kodé Kisndam (« L’Étoile de salut ») émet en foulfouldé, arabe tchadien, baguirmi et français. Dans une contrée isolée, dépourvue d’églises et de relais publics, cette fréquence est un phare.

Goré, Kim, Mongo : des initiatives locales au service du vivre-ensemble

Même élan à Kim, dans une vaste plaine fragilisée par les affrontements saisonniers entre agriculteurs et éleveurs. Akoundso Tchandé a fait de La Voix de la Paix un outil de médiation préventive : avant les semis, des messages de tolérance préparent les esprits au vivre-ensemble. Pendant la crise du Covid-19, la station a diffusé l’école sur les ondes ; aujourd’hui, ses cours bibliques par correspondance mobilisent jusqu’aux chefs coutumiers.

Plus au sud, à Goré, Radio Simadji s’est installée auprès des réfugiés fuyant les violences de Centrafrique. Le préfet et le maire y constatent une réelle métamorphose : fin de la défécation à l’air libre grâce aux causeries d’hygiène, recul de l’alcoolisme masculin et retour au travail d’une terre fertile jusque-là négligée. Non loin de là, Kessely Ève a hissé son émetteur sur des troncs de rôniers pour arracher les enfants à la rue et orienter les jeunes vers l’emploi.

À Mongo, en plein Guéra musulman à 95 %, le défi paraissait insurmontable. Portée par le Dr Béchir Dounoné, pharmacien et cadre de la santé publique, Radio Sôt al-Nadja (« La Voix du Salut ») a bravé six ans de lenteurs administratives avant d’émettre. Sa force ? Une règle d’or : 25 % d’émissions spirituelles et 75 % de programmes de développement (santé, élevage, agriculture, condition féminine). Désormais les dignitaires musulmans viennent en studio pour dialoguer.

La panne d’énergie : pourquoi le solaire est la clé de survie de ces stations

Pourtant, une menace commune asphyxie ces pionniers : la crise énergétique. Faute de carburant abordable, réduites à des groupes de fortune au gaz, les stations coupent leurs antennes après quelques heures, peinant à respecter le seuil légal de sept heures quotidiennes exigé par l’autorité de régulation.

Au Sahel, la réponse brille pourtant au ciel. Équiper ces voix de kits solaires et de batteries lithium durables, c’est leur permettre de continuer à semer la réconciliation dans les solitudes tchadiennes.

Propos recueillis par Benjamin Holl, rédaction Emmanuel Ziehli

Dans le territoire de Rutshuru, la Radio Télévision Évangélique pour le Développement Harmonieux (RTEDH) fait face à un défi de souveraineté unique. Depuis l’arrivée des rebelles du M23 en octobre 2022, la station opère dans une zone qui échappe au contrôle de l’État congolais. Contrairement aux violences aveugles observées à Bukavu ou Uvira, l’entrée du M23 à Rutshuru s’est faite de manière plus « pacifique », mais non sans une pression psychologique et administrative intense sur les médias.

Le « contrat » de la contrainte

L’épisode le plus marquant de cette occupation reste la signature forcée d’un protocole de diffusion. Deux semaines après avoir coupé leur signal par sécurité, les responsables de radios ont été convoqués par le M23. Sous couvert de « garantir la sécurité », les rebelles ont exigé la reprise des programmes, allant jusqu’à offrir des rafraîchissements pour célébrer ce nouvel accord. Ils ont même sollicité des tranches d’antenne pour promouvoir leur vision politique et de développement, plaçant les radios confessionnelles dans une position délicate de collaboration forcée.

L’exil pour continuer à servir

Pour Kipesse Johnson, le prix de la résistance a été l’exil. Alerté par des amis qu’il était recherché par les nouvelles autorités de fait en raison de son influence, il a dû fuir vers l’Ouganda avec sa famille. Aujourd’hui, il illustre une nouvelle forme de résilience : la direction à distance. Grâce aux outils numériques, il continue de piloter la radio et d’organiser des réunions avec son équipe restée sur place.

Radio Télévision Évangélique pour le Développement Harmonieux
Radio Télévision Évangélique pour le Développement Harmonieux

Une lueur d’espoir dans l’occupation

Malgré cette situation précaire, la radio a réussi à prolonger ses heures de diffusion, émettant désormais de 4 heures du matin à 22 heures. Si le climat actuel semble calme en apparence, l’attente d’un retrait des rebelles et du retour des déplacés reste la priorité absolue. Kipesse Johnson, bien que vivant difficilement en Ouganda, refuse de céder à la peur : « Un homme prudent voit le mal à distance ». Son combat quotidien pour maintenir le signal de la RTEDH témoigne de l’importance vitale de la radio comme dernier lien social et spirituel pour une population sous occupation.

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Dans la province de l’Ituri, au nord-est de la République Démocratique du Congo, le petit village de Nyankunde abrite une station dont le nom sonne comme un défi : la Radio-Télévision Évangile Réconciliation. Perchée sur une montagne pour mieux diffuser son signal, la radio surplombe un sol exceptionnellement riche, gorgé d’or, de coltan et d’uranium. Ces richesses attirent l’intérêt des multinationales et de puissances étrangères telles que la Chine, les États-Unis ou encore la Russie via le groupe Wagner, transformant la région en un centre de convoitises internationales permanentes.

Les ADF : la tactique de la terreur et du silence

Le principal adversaire des populations est le groupe ADF (Allied Democratic Forces), une organisation islamiste radicale qui cherche à imposer la charia aux communautés chrétiennes de l’est du pays. Pour ces djihadistes, s’en prendre aux institutions chrétiennes comme les églises, les écoles ou les médias constitue un choix tactique délibéré. L’information de l’attaque circule plus rapidement par le bouche-à-oreille, ce qui amplifie leur propagande et force les populations à fuir, laissant ainsi le terrain libre pour leurs camps d’entraînement.

Violences des ADF en Iuri
Violences des ADF en Ituri, quasi quotidiennement

Entre menaces directes et pressions psychologiques

Les membres des ADF ne se contentent pas d’observer la radio de loin ; ils l’écoutent attentivement pour surveiller les messages diffusés et les intentions de la communauté chrétienne. Jean-Luc Simbilyabo rapporte des interventions directes et des pressions constantes, notamment des appels d’intimidation provenant de numéros ougandais où les ravisseurs promettent une conversion forcée des chrétiens à l’islam. Parallèlement, l’imam d’une mosquée voisine a sollicité du temps d’antenne, une démarche perçue par le comité de la radio comme une forme de pression coordonnée avec l’intensité des massacres dans la région.

Le prix indicible du sang et de la fidélité

Le courage de Jean-Luc s’est payé au prix de tragédies personnelles indescriptibles, ayant survécu à trois attaques majeures qui ont frappé ses proches. Lors d’un massacre à Komanda, des membres de sa belle-famille ont péri calcinés dans leur véhicule suite à une incursion djihadiste un dimanche. Plus tard, lors d’une incursion directe à son domicile visant explicitement à le trouver, les assaillants ont déversé leur violence sur sa fille aînée, méchamment violée en représailles de l’engagement de son père alors que celui-ci était en déplacement.

Une voix de réconfort sous une « chape de peur »

Aujourd’hui, Nyakunde vit sous une chape de peur constante et une hypertension record au sein de la population. Pourtant, la radio ne se tait pas et continue de mobiliser des pasteurs locaux pour diffuser des messages de réconfort dans divers dialectes régionaux. Pour assurer la pérennité de cette vision malgré les menaces, le fils de Jean-Luc termine actuellement un Master en médias en Ouganda afin de reprendre prochainement le flambeau. Jean-Luc demeure ferme dans sa mission, rappelant que même en passant par la vallée de l’ombre de la mort, ils ne craindront aucun mal.

« Peu importent les ténèbres qui se dressent sur notre chemin ou la dureté des épreuves. Restons fermes et inébranlables dans notre mission. Rappelez-vous ces mots du Psaume : même si nous marchons dans la vallée de l’ombre de la mort, nous ne craindrons aucun mal. Notre détermination est notre plus grande force. » — Jean-Luc Simbilyabo

Alors que la menace de l’extrémisme violent glisse progressivement du Sahel vers les pays du Golfe de Guinée, la réponse ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Elle est aussi au cœur des rédactions. Du 28 au 30 janvier dernier, Médias Ébène et le FOMECAF ont réuni 57 professionnels des médias ivoiriens au CEFCA (Abidjan) pour un séminaire intensif dédié à la cohésion sociale et à la résilience.

Quinze ans après la crise libyenne, le constat est amer dans le Sahel, mais la donne change. Selon le Global Terrorism Index, la région concentre désormais près de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde. Plus alarmant encore pour les pays côtiers : la frontière de l’insécurité s’efface. Le nord de la Côte d’Ivoire, du Bénin, du Togo et du Ghana fait face à des incursions de plus en plus fréquentes.

C’est dans ce contexte d’urgence que le FOMECAF (Forum des Médias Chrétiens d’Afrique Francophone) et son partenaire technique Médias Ébène ont choisi d’agir, loin des grandes déclarations, directement sur le terrain de la formation.

L’information juste : le premier rempart contre la peur

Pendant plusieurs jours, 24 médias chrétiens de toute la Côte d’Ivoire — radios, télévisions, directeurs de rédactions et communicateurs — se sont rassemblés autour d’experts nationaux et internationaux. L’objectif ? Sortir de la simple posture de constat pour armer techniquement et éditorialement les équipes face aux discours radicaux.

« Dans vos rédactions, l’urgence est réelle et il faut agir au plus vite. Mieux vaut prévenir que guérir, et guérir coûte vraiment très cher », a rappelé un intervenant lors des sessions.

À travers des ateliers pratiques, Médias Ébène a apporté son expertise technique : outils de production moderne, formats radio adaptés au numérique, techniques de vérification de l’information et traitement responsable des sujets sensibles. Il ne s’agit pas de produire une action spectaculaire mais éphémère. L’enjeu est de diffuser, semaine après semaine, en langues locales, des programmes rigoureux capables de renforcer durablement le tissu social.

Le journalisme de solutions au service de la paix

Face à la crise, le rôle du journaliste change. Il ne s’agit plus seulement de rapporter le drame, mais d’orienter les productions vers la recherche de la cohésion et de la paix. Ce séminaire a posé les bases d’un « journalisme de solutions » en Côte d’Ivoire, indispensable pour éviter que les médias ne deviennent, même involontairement, des caisses de résonance pour la désinformation ou les discours de haine.

La renaissance du CEFCA : un pôle d’excellence panafricain

Le choix du lieu de ce séminaire ne devait rien au hasard. Le CEFCA (Centre Évangélique de Formation et de Communication en Afrique), structure historique qui a formé des générations de grands noms des médias — dont des journalistes ayant ensuite rayonné à la BBC ou en Suisse —, renaît aujourd’hui de ses cendres.

Ce séminaire marque une étape cruciale pour redonner au CEFKA sa vocation première : être un carrefour d’excellence panafricain, un vivier de compétences où se forge la relève médiatique de toute la sous-région.

Une victoire d’étape

Alors que l’ONU estime à près de 5 millions le nombre de personnes déplacées de force dans la région, l’engagement des professionnels des médias à Abidjan sonne comme un message d’espoir. En allumant le feu de la formation, de la vigilance et de la responsabilité, Médias Ébène et le FOMECAF rappellent que la parole qui rassemble est la plus puissante des armes contre celle qui divise.

Depuis 2015, le Burkina Faso fait face à une recrudescence dramatique des attaques djihadistes, plongeant plusieurs pans du territoire dans une insécurité chronique. Au cœur de cette tourmente, le réseau Radio Évangile Développement (RED), fort de ses huit stations disséminées à travers le pays, tente de maintenir un lien vital avec les populations. Si les studios d’Ouagadougou restent relativement protégés, les stations de Ouahigouya et Yako au nord, ou celle de Fada N’Gourma à l’est, opèrent sous une surveillance et une vigilance constantes.

Suppléer l’absence des églises

L’impact le plus saisissant de cette crise sécuritaire est la fermeture forcée de plus d’une centaine d’églises, voire davantage, dans les régions du Nord et de l’Est. Dans ce contexte de vide spirituel, la radio a changé de dimension pour ne plus être seulement un média, mais devenir un véritable « pasteur », un conseiller et un moyen de communication indispensable. Etienne Kiemdé rapporte des scènes poignantes de chrétiens privés de lieux de culte, souvent nouvellement convertis, qui se regroupent désormais autour d’un simple poste récepteur pour écouter ensemble le message de l’Évangile.

Une résistance face aux menaces insidieuses

Contrairement à d’autres régions d’Afrique, le réseau RED n’a pas encore subi de dommages matériels directs, bien que la station de Houndé ait dû fermer ses portes temporairement pendant 24 heures par mesure de sécurité après une attaque contre la base de gendarmerie voisine. La pression se fait toutefois sentir de manière plus insidieuse par des menaces que l’on peut qualifier d’indirectes. Cela se traduit par des appels anonymes parvenant à la station pour critiquer les programmes ou tenter d’intimider les équipes, ainsi que par les efforts de certains groupes radicaux pour empêcher les populations d’accéder aux fréquences de la radio.

Etienne Kiemdé, directeur de Radio Évangile Développement, modèle de la radio intégrale

Un message de cohésion sociale et d’avenir

Face à ceux qui pourraient s’opposer aux appels à la paix, Etienne Kiemdé maintient une ligne ferme axée sur la notion de « Radio Intégrale », dont l’objectif est d’évangéliser tout en développant la communauté. Les programmes ont été spécifiquement réajustés pour mettre l’accent sur la paix, la cohésion sociale et le dialogue, des éléments essentiels pour permettre aux fils et aux filles de la région de vivre ensemble et de se donner la main.

Bien que des statistiques récentes suggèrent qu’une grande partie du territoire — environ 70 % à 75 % — a été récupérée par l’État, une certaine hantise persiste quant à la stabilité réelle du futur et à la peur de voir les violences recommencer. Pour Etienne Kiemdé, la radio reste le dernier rempart contre l’obscurité et un outil irremplaçable capable de franchir les barrières physiques là où les pasteurs ne peuvent plus se rendre physiquement.

Au cœur de Tombouctou, la Radio Tahanint, dont le nom signifie « Miséricorde » ou « Pitié » en langue Tamasheq, fait figure de pionnière et de miraculée. Lancée en avril 2007 par l’Église Évangélique Baptiste de Tombouctou, elle fut la toute première station chrétienne à émettre dans tout le nord du Mali, un territoire où le paysage médiatique était alors exclusivement dominé par les radios généralistes ou islamiques.

L’histoire de Tahanint est marquée par le sceau de la persécution, particulièrement en 2012 lors de l’occupation de Tombouctou par les rebelles touaregs et leurs alliés djihadistes. Durant cette période, la radio a été systématiquement saccagée, les installations pillées et les fils électriques arrachés des murs pour s’assurer que la voix chrétienne ne s’élève plus. Contraints à l’exil à Bamako, le directeur Abdoulaye Cissé et son équipe ne sont revenus qu’en 2013, dans le sillage de la reconquête. Cependant, le traumatisme le plus profond est survenu le 17 décembre 2015, lorsqu’un assaillant a surgi dans l’ombre et a ouvert le feu sur un groupe de jeunes devant les studios, coûtant la vie à trois d’entre eux, dont l’un des animateurs de la station. Ce « jour le plus sombre » a marqué à jamais la vie de la radio, sans pour autant entamer sa détermination.

Cependant, le traumatisme le plus profond est survenu le 17 décembre 2015, lorsqu'un assaillant a surgi dans l'ombre et a ouvert le feu sur un groupe de jeunes devant les studios, coûtant la vie à trois d'entre eux, dont l'un des animateurs de la station
Ils ont payé de leurs vies leur engagement à la radio Tahanint

La « Radio Intégrale » comme pont entre les communautés

Pour contourner l’hostilité et les obstacles, la radio a adopté une stratégie de « Radio Intégrale » en se présentant comme une radio communautaire associative plutôt que confessionnelle. Plutôt que de se limiter à un discours purement religieux, elle diffuse des programmes sur la santé, l’agriculture et le développement humain pour toucher l’être humain dans toutes ses dimensions. Cette approche a porté des fruits inattendus, comme en témoigne le cas d’un voisin muezzin devenu un auditeur fidèle de l’émission médicale Docteur Luc, qu’il écoute régulièrement pour son bien-être tant physique que spirituel.

Indépendance technologique et rayonnement régional

Aujourd’hui, Radio Tahanint a transformé ses faiblesses en forces grâce à une autonomie technologique et un rayonnement régional accrus. En matière d’énergie, un partenariat avec FEBA lui a permis d’acquérir une installation solaire massive avec des batteries au lithium, lui permettant de diffuser 24h/24 sans dépendre d’un réseau public défaillant ou de sabotages. Par ailleurs, son action ne se limite plus à Tombouctou ; ses programmes sont désormais repris par un réseau de plus de 30 radios partenaires à travers toute la région, notamment à Goundam, Diré et Niafunké, propageant des messages de paix là où certains tentent d’imposer le silence. Bien que les menaces persistent par intermittence, Abdoulaye Cissé affirme que la radio a encore de très beaux jours devant elle, car elle est devenue un acteur incontournable du paysage médiatique malien.

Abdoulaye Cissé a été lauréat du prix "François Sergy" 2021 à Lomà Togo. ici en compagnie d'Emmanuel Ziehli
Abdoulaye Cissé a été lauréat du prix « François Sergy » 2021 à Lomé Togo ici en compagnie d’Emmanuel Ziehli

« L’Afrique subsaharienne et centrale est devenue le nouvel épicentre mondial du djihadisme, où les groupes affiliés à al-Qaïda et à l’État islamique cherchent à établir un califat sahélien en encerclant les centres urbains ». Dans un article récent, Illia Djadi analyste principal auprès de portes Ouvertes à Londres « cette menace sécuritaire s’accompagne d’une fracture sociale délibérée, ciblant les minorités chrétiennes et transformant la région en l’une des zones de persécution religieuse la plus aiguë au monde ». Au-delà du religieux, et plus loin en Afrique centrale des forces d’occupation comme le M23 terrorise également les populations pour des enjeux territoriaux. Dans ce chaos, la radio s’impose comme le média vital, un dernier rempart dont l’influence est telle qu’elle devient une cible prioritaire pour ceux qui tentent de faire taire tout message de paix. Nous explorons cette réalité à travers cinq témoins en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali et en République Démocratique du Congo (RDC).

Côte d’Ivoire 2002 : Jean Seri, précurseur de la résilience radiophonique

Le 19 septembre 2002, à 3 heures du matin, Abidjan bascule dans la violence d’une tentative de coup d’État. Dans le contexte africain actuel, marqué par des crises sécuritaires et la montée des radicalismes, l’expérience vécue par Jean Seri fait office de précurseur. Alors que les grandes ondes internationales comme RFI, la BBC ou Africa Numéro 1 étaient réduites au silence, la radio chrétienne est restée le seul phare dans la tourmente.

L’audace de la foi au cœur des combats

Jean Seri, missionnaire SIM et aujourd’hui Président du Conseil d’Administration de Fréquence Vie, habitait à proximité immédiate des studios. Ceux-ci étaient situés dans un carrefour stratégique, entre l’école de gendarmerie et celle de la police. Face au chaos, il prend une décision historique : ouvrir l’antenne dès 5 heures du matin pour inviter les Ivoiriens à la prière et diffuser de la musique afin d’apaiser les cœurs. Seul au micro pendant que les tirs retentissent, il transforme le média en un outil de résistance spirituelle et de paix.


Cette présence audacieuse sur les ondes n’est pas passée inaperçue auprès des forces assaillantes. Le deuxième jour, un rebelle appelle directement la station pour exiger l’arrêt des programmes : « Il faut arrêter d’appeler les gens à fléchir le genou et à prier… Ces prières ont empêché notre action d’aboutir. ». Malgré la menace explicite de voir la radio détruite, Jean Seri répond avec une sérénité désarmante, invitant son interlocuteur à « se réconcilier avec Dieu plutôt que de tuer son semblable ».

Un héritage national en pleine expansion

Aujourd’hui, cet héritage de résilience a permis à la station de devenir la radio nationale des Églises protestantes évangéliques de Côte d’Ivoire. Véritable institution médiatique, elle émet sur les ondes nationales à Abidjan sur le 89.4 FM. Son rayonnement couvre désormais cinq autres villes stratégiques du pays : Abengourou, Bouaké, Man et Yamoussoukro. Pour Jean Seri, les radios chrétiennes demeurent des outils essentiels pour empêcher la montée des radicalismes, car elles portent un message d’amour et de paix là où l’homme ne peut plus entrer.

se réconcilier avec Dieu plutôt que de tuer son semblable – Jean Seri ici à droite, Abidjan 2026

Alors que la province de l’Ituri fait face à une résurgence d’Ebola, la panique et l’incertitude s’installent en République démocratique du Congo. Pour la Radio-Télévision Évangile Réconciliation (RTER) à Nyakunde, la course contre la montre a commencé. Entretien exclusif avec son directeur, Jean-Luc Simbilyabo, qui oppose la sensibilisation et la foi chrétienne au fatalisme ambiant.

Le bilan officiel communiqué ce 18 mai 2026 par le ministre de la Santé et relayé par Radio Okapi est alarmant : la province de l’Ituri franchit la barre des 350 cas suspects, dont 91 décès probables. L’urgence est redoublée par un défi médical majeur : l’épidémie est causée par la souche Bundibugyo, une variante pour laquelle il n’existe actuellement aucun vaccin ni traitement homologué.

À Nyakunde, la population locale, déjà meurtrie par les exactions des groupes armés, doit désormais affronter ce fléau. Au micro, Jean-Luc Simbilyabo raconte la double ligne de front d’une radio communautaire chrétienne.

Interview exclusive

Emmanuel Ziehli : Jean-Luc, quelle est l’ambiance générale à Nyakunde depuis l’annonce officielle de l’épidémie le 15 mai ? Sent-on la panique monter ?

Jean-Luc Simbalibabo : Depuis l’annonce, la population navigue entre une vigilance accrue et une profonde inquiétude. Les habitants tentent d’écouter les consignes médicales, mais nous devons faire face à une vague massive de fausses rumeurs. Au début, les gens ont cru à un canular ou à une fake news, notamment après des incidents survenus dans la région minière de Mongwalu où un cercueil avait été brûlé. Mais aujourd’hui, la réalité est là, et la peur s’installe.

EZ : Pouvez-vous nous préciser quelle est la situation et le bilan actuel à l’hôpital de Nyakunde ? On parle également de l’infection d’un missionnaire américain.

JLS : La situation à l’hôpital de Nyakunde, qui est juste à côté de notre station, est très préoccupante. Au moment où nous sommes en contact, le bilan est de 12 cas enregistrés, dont 4 cas graves testés positifs qui sont actuellement placés en isolement. La panique a augmenté d’un cran avec la confirmation de l’infection du docteur Peter, un médecin missionnaire de nationalité américaine. Il vit ici avec sa famille depuis plus de trois ans et travaille principalement aux urgences. Il a reçu un patient venu de Bunia qui est malheureusement décédé. Le docteur Peter ne savait pas que ce malade souffrait d’Ebola. Ce matin, son état de santé s’est gravement dégradé et il a été placé sous haute surveillance.

EZ : Cette souche Bundibugyo n’a pas de vaccin disponible. Comment les gens réagissent-ils à cette absence d’outils médicaux classiques ?

JLS : Les gens ont la peur au ventre. Ils essaient tant bien que mal d’appliquer les mesures préventives : lavage des mains, utilisation de cendres en guise de désinfectant, ou de savon et de gel quand ils en ont les moyens. Mais c’est un déchirement culturel. La population congolaise aime profondément se saluer, se serrer la main, être ensemble. Pour beaucoup, s’ajouter cette contrainte alors que nous subissons déjà le joug des rebelles de l’ADF, c’est perçu comme une punition de plus.

EZ : Justement, comment votre radio chrétienne adapte-t-elle ses programmes pour lier la foi aux consignes de prévention ?

JLS : À la RTER, nous avons renforcé nos émissions. Nous associons systématiquement les messages bibliques d’espérance à des consignes sanitaires très pratiques (isolement, hygiène, prudence dans les rassemblements). Le gouvernement n’a pas interdit les cultes pour l’instant, mais nous martelons une vérité essentielle sur nos ondes : la foi et la prévention marchent ensemble.

Radio-Télévision Évangile Réconciliation (RTER) à Nyakunde
Radio-Télévision Évangile Réconciliation (RTER) à Nyakunde

EZ : Toucher aux rites funéraires traditionnels est un sujet délicat pour les familles. Quels arguments utilisez-vous à l’antenne ?

JLS : C’est un grand défi pastoral. Nous expliquons que le corps physique n’est qu’une enveloppe et que refuser de toucher la dépouille d’un proche mort d’Ebola est un acte de protection pour les survivants. Nous travaillons main dans la main avec les serviteurs de Dieu. Grâce à un groupe WhatsApp de soutien face aux rebelles, nous mobilisons une trentaine de pasteurs locaux. Ils interviennent à l’antenne pour inciter les églises à adapter les pratiques : prier pour les malades à distance, sans imposition des mains, et stopper les salutations tactiles.

« En nous appuyant sur l’épître aux Romains (14:13), nous expliquons à l’antenne qu’enterrer dignement nos morts tout en protégeant les vivants contre la contagion est le plus grand acte d’amour et de foi que l’on puisse poser. » – Jean-Luc Simbilyabo

EZ : Le ministre de la Santé vient d’apporter 5 tonnes de matériel à Bunia avec l’OMS, mais la région compte des centaines de milliers d’habitants. Quelle est la réalité de cet approvisionnement chez vous ?

JLS : Cinq tonnes pour une telle population, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Sur le terrain, l’aide internationale est freinée, notamment par l’arrêt des financements d’USAID, ce qui a un impact catastrophique. Dans les officines, les prix des masques et du chlore ont doublé, voire triplé. La population est asphyxiée. Les gens n’ont même plus accès à leurs champs car les djihadistes de l’ADF leur réclament une taxe de 10 dollars par mois pour aller cultiver ! La radio reste le seul repère gratuit et accessible pour les guider.

EZ : Malgré les crises à répétition en Ituri, vous continuez à tenir bon, et vous préparez même la relève avec votre fils. Où puisez-vous, personnellement, cette force et cette résilience pour guider vos auditeurs à travers cette nouvelle tempête ?

JLS : Je dis avec l’apôtre Paul : « Je puis tout par celui qui me fortifie », c’est Jésus-Christ. Ce n’est pas facile, tu vois… Je passe énormément de temps dans la prière, avec la profonde conviction que Dieu ne peut jamais nous abandonner quand nous sommes dans son champ, dans sa mission. Il nous a appelés pour cela, et nous sommes là pour aller de l’avant. La présence de mon fils à mes côtés me fortifie énormément. Elle me donne l’espérance qu’un jour, il pourra m’aider et prendre le relais dans cette lourde tâche, si le Seigneur tarde à venir.

« La présence de mon fils à mes côtés me fortifie et me donne l’espérance qu’un jour, il pourra prendre le relais dans cette lourde tâche. » – Jean-Luc Simbilyabo

EZ : Quel est votre appel le plus pressant aujourd’hui pour le réseau de solidarité internationale (Médias Ébène, FOMECAF, AbR) qui vous soutient ?

JLS : Priez pour nous, et soutenez-nous sur le plan logistique. Nos six batteries gel pour l’émetteur sont totalement usées après cinq ans de services. Elles se déchargent très vite dès que le soleil se couche. Nous sommes alors obligés d’allumer le générateur, mais le prix du gasoil a explosé. Nous avons un besoin urgent de remplacer ces six batteries pour rester sur les ondes, car avec le confinement qui s’annonce et la fermeture probable des églises, la radio va devenir le seul et unique endroit où la population pourra chercher le réconfort, la prévention et la vérité.


Sources de l’article

Source institutionnelle : Alertes épidémiologiques des Autorités Régionales de l’Ituri.

Source officielle : Ministère de la Santé de la RDC & Dépêche de Radio Okapi – 18 mai 2026

Source de terrain : RTER Nyakunde – Témoignage exclusif de Jean-Luc Simbilyabo.

Médias Ebène lance une souscription pour les besoins urgents de la Radio-Télévision Évangile Réconciliation (RTER) à Nyakunde, précisions mention urgence Ituri

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