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Au cœur de Tombouctou, la Radio Tahanint, dont le nom signifie « Miséricorde » ou « Pitié » en langue Tamasheq, fait figure de pionnière et de miraculée. Lancée en avril 2007 par l’Église Évangélique Baptiste de Tombouctou, elle fut la toute première station chrétienne à émettre dans tout le nord du Mali, un territoire où le paysage médiatique était alors exclusivement dominé par les radios généralistes ou islamiques.

L’histoire de Tahanint est marquée par le sceau de la persécution, particulièrement en 2012 lors de l’occupation de Tombouctou par les rebelles touaregs et leurs alliés djihadistes. Durant cette période, la radio a été systématiquement saccagée, les installations pillées et les fils électriques arrachés des murs pour s’assurer que la voix chrétienne ne s’élève plus. Contraints à l’exil à Bamako, le directeur Abdoulaye Cissé et son équipe ne sont revenus qu’en 2013, dans le sillage de la reconquête. Cependant, le traumatisme le plus profond est survenu le 17 décembre 2015, lorsqu’un assaillant a surgi dans l’ombre et a ouvert le feu sur un groupe de jeunes devant les studios, coûtant la vie à trois d’entre eux, dont l’un des animateurs de la station. Ce « jour le plus sombre » a marqué à jamais la vie de la radio, sans pour autant entamer sa détermination.

Cependant, le traumatisme le plus profond est survenu le 17 décembre 2015, lorsqu'un assaillant a surgi dans l'ombre et a ouvert le feu sur un groupe de jeunes devant les studios, coûtant la vie à trois d'entre eux, dont l'un des animateurs de la station
Ils ont payé de leurs vies leur engagement à la radio Tahanint

La « Radio Intégrale » comme pont entre les communautés

Pour contourner l’hostilité et les obstacles, la radio a adopté une stratégie de « Radio Intégrale » en se présentant comme une radio communautaire associative plutôt que confessionnelle. Plutôt que de se limiter à un discours purement religieux, elle diffuse des programmes sur la santé, l’agriculture et le développement humain pour toucher l’être humain dans toutes ses dimensions. Cette approche a porté des fruits inattendus, comme en témoigne le cas d’un voisin muezzin devenu un auditeur fidèle de l’émission médicale Docteur Luc, qu’il écoute régulièrement pour son bien-être tant physique que spirituel.

Indépendance technologique et rayonnement régional

Aujourd’hui, Radio Tahanint a transformé ses faiblesses en forces grâce à une autonomie technologique et un rayonnement régional accrus. En matière d’énergie, un partenariat avec FEBA lui a permis d’acquérir une installation solaire massive avec des batteries au lithium, lui permettant de diffuser 24h/24 sans dépendre d’un réseau public défaillant ou de sabotages. Par ailleurs, son action ne se limite plus à Tombouctou ; ses programmes sont désormais repris par un réseau de plus de 30 radios partenaires à travers toute la région, notamment à Goundam, Diré et Niafunké, propageant des messages de paix là où certains tentent d’imposer le silence. Bien que les menaces persistent par intermittence, Abdoulaye Cissé affirme que la radio a encore de très beaux jours devant elle, car elle est devenue un acteur incontournable du paysage médiatique malien.

Abdoulaye Cissé a été lauréat du prix "François Sergy" 2021 à Lomà Togo. ici en compagnie d'Emmanuel Ziehli
Abdoulaye Cissé a été lauréat du prix « François Sergy » 2021 à Lomé Togo ici en compagnie d’Emmanuel Ziehli

« L’Afrique subsaharienne et centrale est devenue le nouvel épicentre mondial du djihadisme, où les groupes affiliés à al-Qaïda et à l’État islamique cherchent à établir un califat sahélien en encerclant les centres urbains ». Dans un article récent, Illia Djadi analyste principal auprès de portes Ouvertes à Londres « cette menace sécuritaire s’accompagne d’une fracture sociale délibérée, ciblant les minorités chrétiennes et transformant la région en l’une des zones de persécution religieuse la plus aiguë au monde ». Au-delà du religieux, et plus loin en Afrique centrale des forces d’occupation comme le M23 terrorise également les populations pour des enjeux territoriaux. Dans ce chaos, la radio s’impose comme le média vital, un dernier rempart dont l’influence est telle qu’elle devient une cible prioritaire pour ceux qui tentent de faire taire tout message de paix. Nous explorons cette réalité à travers cinq témoins en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali et en République Démocratique du Congo (RDC).

Côte d’Ivoire 2002 : Jean Seri, précurseur de la résilience radiophonique

Le 19 septembre 2002, à 3 heures du matin, Abidjan bascule dans la violence d’une tentative de coup d’État. Dans le contexte africain actuel, marqué par des crises sécuritaires et la montée des radicalismes, l’expérience vécue par Jean Seri fait office de précurseur. Alors que les grandes ondes internationales comme RFI, la BBC ou Africa Numéro 1 étaient réduites au silence, la radio chrétienne est restée le seul phare dans la tourmente.

L’audace de la foi au cœur des combats

Jean Seri, missionnaire SIM et aujourd’hui Président du Conseil d’Administration de Fréquence Vie, habitait à proximité immédiate des studios. Ceux-ci étaient situés dans un carrefour stratégique, entre l’école de gendarmerie et celle de la police. Face au chaos, il prend une décision historique : ouvrir l’antenne dès 5 heures du matin pour inviter les Ivoiriens à la prière et diffuser de la musique afin d’apaiser les cœurs. Seul au micro pendant que les tirs retentissent, il transforme le média en un outil de résistance spirituelle et de paix.


Cette présence audacieuse sur les ondes n’est pas passée inaperçue auprès des forces assaillantes. Le deuxième jour, un rebelle appelle directement la station pour exiger l’arrêt des programmes : « Il faut arrêter d’appeler les gens à fléchir le genou et à prier… Ces prières ont empêché notre action d’aboutir. ». Malgré la menace explicite de voir la radio détruite, Jean Seri répond avec une sérénité désarmante, invitant son interlocuteur à « se réconcilier avec Dieu plutôt que de tuer son semblable ».

Un héritage national en pleine expansion

Aujourd’hui, cet héritage de résilience a permis à la station de devenir la radio nationale des Églises protestantes évangéliques de Côte d’Ivoire. Véritable institution médiatique, elle émet sur les ondes nationales à Abidjan sur le 89.4 FM. Son rayonnement couvre désormais cinq autres villes stratégiques du pays : Abengourou, Bouaké, Man et Yamoussoukro. Pour Jean Seri, les radios chrétiennes demeurent des outils essentiels pour empêcher la montée des radicalismes, car elles portent un message d’amour et de paix là où l’homme ne peut plus entrer.

se réconcilier avec Dieu plutôt que de tuer son semblable – Jean Seri ici à droite, Abidjan 2026